« Deux ans huit mois et vingt-huit nuits », Salman Rushdie

Passionnés des contes des mille et une nuit et de Salman Rushdie, vous serez servis. L’apostat de Khomeiny nous emmène dans une valse rocambolesque où les djinns côtoient les humains et où la terre devient un champ de bataille. Ce livre traduit au français par les éditions Actes Sud (plume de Gérard Meudal) est un manifeste de déshonneur. Sous l’histoire de Dunia et les Duniazat se dissimulent des critiques à la race humaine et ce qu’elle a fait durant les neuf derniers siècles.

En effet, l’histoire commence en Andalousie, dans un village perdu de Lucena à quelques lieues de Séville. Une Djinn femelle du nom de Dunia (enfin c’est le nom qu’elle a choisi quand elle a voulu séjourner sur terre) tombera amoureuse d’Averroès (Îbn Rûshd). Celle-ci côtoiera le philosophe durant ses années d’exil et aura avec lui plusieurs enfants (les Duniazats). Une fois son exil terminé, le médecin rentrera à Cordoue laissant derrière lui Dunia et ses enfants. La princesse de la foudre, n’ayant pas avoué à Averroès sa nature, disparaitra aussitôt, tandis que ses enfants peupleront la terre pour les siècles qui suivront.

La fin de la première partie actée, la deuxième commencera neuf siècles après. Geronimo, jardinier de sa profession, veuf et arrière descendant de la lignée des Duniazats, se réveillera un jour en ayant attrapé une maladie. Ses voisins l’appelèrent la lévitation. Ses pieds n’étaient plus capables de tenir sur terre et les quelques centimètres augmentaient avec le temps. Son mal s’éternisait et il commençait à perdre espoir, c’est alors qu’apparut Dunia sous sa forme humaine. Elle s’empressa ensuite de prendre l’apparence de son chuchotement (les Djins de Salman avaient le pouvoir d’entendre les chuchotements des cœurs des humains et s’affairaient à l’exploiter dans le bon et mauvais sens selon leur nature). Le chuchotement de Geronimo était celui du souvenir de sa défunte femme. Dunia voulait absolument lui faire plaisir pour la simple raison que ses traits ressemblaient à ceux d’Averroès, il le lui rappelait d’une certaine manière. Le souvenir de l’amour l’emporta sur le temps et la nature de Dunia, qui avec un baiser arrivera à briser le sceau de la malédiction qui est tombé sur Geronimo. Elle lui raconta alors la vérité, toute la vérité. Elle lui parla du Bizarre : leurs natures, l’enjeu de la guerre qui est en train de se produire, et tous les évènements chaotiques qui surviennent. Leur discussion terminée, elle l’emmènera avec elle dans son royaume et l’enrôlera dans son armée afin de défendre la terre contre l’intrusion de mauvais djinns.

Le conte de Salman Rushdie peut sembler déconstruit tant par sa narration qui opte pour des flash-back et des clins d’œil historiques que par ses discours sur les maux qui rongent la société humaine. Ainsi Salman décortiquera la bataille idéologique qui s’est déroulée entre Îbn Rûshd et El Ghâzali, il usera aussi de sa finesse et son imagination pour nous dresser des dialogues où une multitude de personnages débâteront sur des questions de foi et opposeront pour la majeure partie du livre le pessimisme à l’optimisme.

Les mots se déroberont pour la plupart du temps devant vos yeux et vous n’arriverez pas à suivre tout ce qui est dit. Mais la clé étant de se munir de toutes les références et ne pas avoir peur de comparer telle phrase à telle autre qui a été citée dans un autre roman. Vous serez agréablement surpris de voir (pour les plus férus) qu’a vous pouvez anticiper les coups de l’auteur.

Mon avis de lecteur, comme tout Salman publié, celui-là est certainement un must-read car il y a de l’auteur en lui. Ainsi, on pourra découvrir cette partie en lui qui opte plus pour la philosophie que pour le dogme. Mais pour vous mettre de l’eau dans la bouche, je vous propose cet extrait où deux géants s’affrontent :

« Imaginons la race humaine comme s’il s’agissait d’un seul individu, proposa Ibn Rushd, l’enfant ne comprend rien et se cramponne à la foi parce qu’il ne dispose pas du savoir. La lutte entre la raison et la superstition peut être considérée comme la longue adolescence de l’humanité et le triomphe de la raison sera sa maturité. Ce n’est pas que Dieu n’existe pas, mais c’est que comme tout parent fier de sa progéniture il attend le jour où son enfant peut tenir debout sur ses deux pieds, faire son propre chemin dans le monde et se libérer de toute dépendance à son égard.

— Tant que tu utiliseras Dieu comme argument, répondit Ghazali, tant que tu essaieras mollement de réconcilier la raison et le sacrer, tu ne pourras jamais me vaincre. Pourquoi ne pas admettre tout simplement que tu es un incroyant et on pourrait partir de là ? Regarde un peu ce que sont tes descendants, des sans Dieu, la lie de l’Occident et de l’Orient. Tes paroles ne trouvent d’écho que dans l’esprit des kafirs. Les tenants de la vérité t’ont oublié. Les tenants de la vérité savent que ce sont la raison et la science qui sont la véritable enfance de l’esprit humain. La foi est le don que nous recevons de Dieu et la raison est notre révolte adolescente contre elle. Adultes, nous nous tournerons entièrement vers la foi à laquelle notre naissance nous destine.

— Tu verras qu’avec le temps, dit Ibn Rushd, c’est la religion qui finira par amener les hommes à se détourner de Dieu. Les croyants sont les pires avocats de Dieu. Cela prendra peut-être mille et une années, mais à la fin la religion va se ratatiner jusqu’à disparaître et alors seulement nous commencerons à vivre dans la vérité de Dieu. »

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