« La bâtarde d’Istanbul », Elif Shafak

Le passé ! cette boule écrasante dont le poids nous poursuit sans relâche. Quelle place a-t-il dans l’histoire d’un individu et dans celle d’une nation ? Arrive-t-on à guérir de lui quand il nous a infligé beaucoup de souffrance ? Finit-on par l’oublier et par se débarrasser de son poids lourd qui nous pèse sur les épaules ? N’est-il que question de temps ou allons-nous le traîner derrière nous à jamais ? Arriverait-on à l’enterrer un jour ?

Dans La Bâtarde d’Istanbul, c’est l’histoire de deux familles qui sera relatée. Celle de la famille turque et stambouliote, Kazanci, et la famille arménienne Tchakhmakhchian. Deux familles que le passé qui les a séparées finira par les réunir, vaguement.

La première famille, Kazanci, vit à Istanbul, en Turquie. C’est une famille sans hommes. Tous les mâles de cette lignée sont, en quelque sorte, frappés par une sorte de malédiction. Ils sont tous morts avant d’atteindre l’âge de la vieillesse. De génération en génération, l’espérance de vie des hommes de la famille Kazanci diminuait, et peu à peu, ils ne réussissaient plus à passer le cap des quarante et un ans. Le seul homme restant toujours en vie, Mustafa, a été envoyé à l’Arizona par sa mère pour conjurer le sort et échapper à la Faucheuse. La maison familiale, la konak, abrite sous son toit quatre générations de femmes : la grand-mère Petit-Ma frappée par l’Alzheimer, la matriarche Gülsüm, ses quatre filles : Banu, Cevriye, Feride et Zeliha, et sa petite-fille Asya. Le seul mâle qui partage leur vie est le chat Sultan V qui succéda à Pacha III.

Les Tchakhmakhchian, dans l’autre camp, vivent à San Francisco. Le foyer familial est composé de la grand-mère Shushan, son frère Dikran, son fils Barsam, ses filles Varsenig, Zarouhi et Suprun et ses petits-enfants. Après une liaison qui a réuni Barsam et l’américaine Rose, une fille a vu le jour : Armanoush, baptisée Amy par sa mère américaine. Après leur divorce, Rose va quitter San-Francisco pour s’installer en Arizona où elle se remariera avec Mustafa.

Asya et Amy se trouvent, chacune de son côté, au sein de tribus matriarcales et protectrices. Toutes les deux ont dix-neuf ans. Chacune, de son côté, est en quête de soi et mène sa quête des origines. Pour elles deux, l’identité est aussi question de la tradition et de la nationalité. Elles cherchent à trouver, à la fois, leur individualité et leur place dans leur groupe social.

Amy ne sera pas dispensée du récit historique relatant les souffrances des arméniens, le génocide arménien et les buchers turcs de 1915. Pourtant, elle décidera de partir à Istanbul, en secret où elle sera accueillie par la famille de son beau-père, les Kazanci. Elle ne s’attendait aux nombre de surprise qu’elle aura. Sachant qu’Istanbul est une ville musulmane, elle ne s’attendait pas d’être accueillie par Zeliha en minijupe, des talons hauts, un piercing et qui de plus, tient un salon de tatouage. Banu, de l’autre côté, est voilée et devineresse. Une autre surprise : malgré la différence des appellations, la cuisine turque ressemble tellement à la cuisine arménienne.

Asya et Amy se lieront d’une forte amitié et l’arrivée de cette dernière mettra un terme à la vie paisible que menaient les Kazanci : le passé caché, les secrets protégés et les histoires qui devaient être occultées à jamais seront révélés petit à petit.

Les personnages sont à la fois atypiques et identiques. Le jeu de miroir qu’Elif Shafak a fait est très intelligent. Malgré la différence des religions, d’Histoire et histoire, de politiques qui les séparent, ils sont tous identiques d’une certaine manière.

Une très belle mosaïque de culture, de gens, de couleurs et de goûts est dressée. Sans oublier la place qu’occupe la culture gastronomique dans l’œuvre. D’ailleurs, les chapitres portent tous le nom d’un aliment,  d’une épice ou d’un fruit, turc ou arménien.

L’écriture d’Elif Shafak est un enchantement et un vrai régal. Je vous cède la place pour découvrir ce roman et pour être transporté par ce merveilleux récit à votre tour.

C’est sur les airs de Johnny Cash que je termine cette petite chronique comme l’aurai fait Asya dans son café Kundera entouré de ses amis aussi bizarres qu’elle.

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