« De nos frères blessés », Joseph Andras

Pour une deuxième fois, le prix Goncourt du premier roman a couronné un des romans publiés chez la maison d’édition Actes Sud. Pour ce qu’il est de l’auteur, « Joseph Andras » n’est qu’un pseudonyme. « Un nouvel Emile Ajar ? », ceci a été la première pensée qui a effleurée mon esprit en apprenant cela. Sauf que ce dernier a refusé le prix attribué à son roman. Selon lui, « Les prix littéraires ne servent à rien et les rentrées littéraires gagneraient à disparaître. C’est tout. Réglé en une phrase. […] Un livre n’est pas un caniche qu’on expose pour un concours, avec l’espoir de lui faire gagner le prix du meilleur toilettage.» Ceci a été la raison principale qui m’a poussée à lire ce livre.

Dans ce projet littéraire réside un acte militant. « De nos frères blessés » rend hommage à un homme oublié qui a sacrifié sa vie pour une  indépendance, une liberté et une union entre ses frères.

À la longueur de ces cent quarante pages déchirantes, le roman « De nos frères blessés » remet en perspective la vie d’un homme et l’action qui va le faire condamner. Cet homme qui, selon l’historien Benjamin Stora, est le seul condamné à mort dont il n’existe aucune trace au ministère de la Justice. Il s’agit de Fernand Iveton. Cet homme qui a été présenté par la presse dominante comme étant un « assassin », un potentiel « mutileur » d’enfants et de femmes, un « monstre » ; et qu’a été dépeint par Le Monde comme étant un « terroriste communiste ».

Nous sommes dans le monde ouvrier, plus précisément, dans une usine de gaz. Fernand Iveton y travaille comme ouvrier tourneur. Il est un militant communiste anticolonialiste rallié au FLN. À l’âge de 30 ans, il s’est porté volontaire pour faire exploser une bombe dans l’usine où il travaillait à condition qu’elle ne tue personne : « Pas de morts, surtout pas de morts », répétait-il sans cesse. Pour être sûr que cette bombe ne causera aucun dégât et ne tuera personne, il la posera dans un local désaffecté et éloigné de son usine. Elle ne sera programmée à être déclenchée qu’après la sortie de tous les ouvriers.

La bombe sera désamorcée par les militaires alertés avant de s’exploser. Elle n’a causé que des dégâts matériels légers et n’a tué ni blessé personne. Suite à cela, Iveton sera arrêté et détenu à la prison algéroise de Barberousse. Il sera sévèrement torturé pour des jours et des jours avant d’être jugé par un tribunal militaire. La formulation de l’accusation à son procès fut comme suit : «  Tentative de destruction par substance explosible d’édifices habités ou servant d’habitation ».

Dix jours après, il sera condamné à mort –condamné en raison du « climat épouvantable » et pour faire ménager l’opinion publique. Son sort était scellé. Moins de trois mois après son arrestation, il sera guillotiné un 11 février 1957. Il a souffert d’une conjuration de silence : Ni le Parti Communiste dont il était membre ni l’intelligentsia parisienne ne se sont mobilisés pour sa cause et pour prendre sa défense.

Son acte était symbolique et non violent. D’ailleurs, comme cité dans le roman, Fernand « condamnait, aussi bien moralement que politiquement, la violence aveugle, celle qui frappe les têtes et les ventres au hasard, corps déchiquetés aux aléas, coups de dés, la sordide loterie quelque part dans une rue, un café ou un autobus. S’il défendait les indépendantistes algériens, il n’approuvait pas certaines de leurs méthodes : on ne combat pas la barbarie en la singeant on ne répond pas au sang par son semblable. »

Il sera déclaré comme étant le seul Européen guillotiné dans le contexte de la guerre d’Algérie – même s’il affirme être plutôt un algérien d’origine française : « Je ne suis pas musulman, avait-il écrit peu de temps auparavant, mais je suis algérien d’origine européenne. Je considère l’Algérie comme ma patrie. »

Albert Camus a intervenu en sa faveur et s’est retiré officiellement de la scène publique et politique franco-algérienne suite à l’échec de son appel à la trêve. Sartre a écrit un texte en sa défense dans les Temps modernes un an après son exécution.

Au tout début, la lecture m’a été un peu difficile : il y a une certaine alternance entre les scènes sans que le lecteur soit prévenu avant. L’auteur oscille entre un récit sur la période d’emprisonnement de Fernand et un autre sur sa rencontre avec Hélène qui deviendra sa femme. Mais au fur et à mesure, on arrive à s’y adapter.

La plume de Joseph Andras est tellement belle que le lecteur est complètement emporté par le récit. Chose qui fait à ce que ce petit roman de 140 pages peut être dévoré en une traite durant une seule journée. Cet écrit réussi, sans  misérabilisme ni glorification, est un roman fort et profondément humain ; il est émouvant par sa narration et sa force.

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