Les maux du SIEL (Salon international du livre et de l’édition de Casablanca)

Prenons le temps de nous assoir et siroter ce breuvage amer dans un café aux allures de restaurant improvisé. Je me laisse intrigué par un couple composé de deux pseudo-intellectuels : la femme, élégante et portante une robe noire moulante et un verni rouge lui donnant l’allure d’une femme émancipée. Le quinquagénaire assis en face d’elle porte pour sa part une écharpe noire qu’il marie avec un béret de la même couleur. (Le béret est toujours considéré comme chapeau pour intellectuels progressistes antisystème au Maroc, sauf qu’il n’est plus porté ni par les premiers ni par les deuxièmes.). Fidèle à mon indiscrétion, je fis de la prise d’alimentation un alibi pour m’installer prés d’eux. Je plaçai mes écouteurs dans mes oreilles sans musique, si ce n’est les échos de leur discussion. Au bout de quelques phrasés, la banalité de leurs propos me résigna au suicide. Une écrivaine poète et son éditeur (une forme de parrain qui peinait à quitter des yeux son décolleté généreux.), ses reproches portaient sur le manque d’activité sur le réseau social bleuâtre. Le vieil éditeur tiraillé par les arguments de la jeune écrivaine (d’apparence quadragénaire) pondait moult raisons pour son manque d’activité tout en lui… mais bon je vous épargne les détails.

Je reviens sur la raison principale qui me poussa à quitter les allées animées du salon pour me réfugier dans cet espace où se mêlent cendres de cigarettes et fumée d’hypocrisie sociale. Les quelques heures passées à arpenter les couloirs, visiter les stands et assister aux conférences m’ont permis de tirer quelques conclusions sur le plus grand évènement « culturel » de l’année au Maroc.

Le SIEL a toujours rassemblé libraires, éditeurs, écrivains, auteurs, journalistes, hommes d’État, artistes et sportifs… en gros tous ceux qui papillonnent autour du livre et qui bénéficient de son rayonnement. Tous ces acteurs ont gazouillé durant les dix jours du salon pour offrir aux lecteurs et visiteurs un spectacle des plus inouïs. Un spectacle et une performance qui retire de moi ce que je puis appeler un « sourire ». Car si ces gens s’efforcent dans leurs taches, l’auditoire est vide de toute âme. Les lecteurs désertent le salon et son agitation et les visiteurs sont occupés à faire ce qu’on fait normalement dans une foire : surveiller leurs enfants, acheter des articles pour acheter, et surtout prendre des photos. C’était toujours ça « des photos » d’ailleurs si on prenait la peine d’enregistrer les bruits qui courent pour concevoir un nuage de mots-clés, le mot capital qui en ressortirait serait « PHOTO ».

Pour l’anecdote, je me suis amusé à regarder un homme aux allures campagnard et la djellaba marron qui prenait une posture solennelle pour se faire photographier devant le stand émirati. Ou un être ingrat qui interrompit ma prise de note pour prendre une autre photo devant un panneau signalétique.

De ce salon je retiendrai surtout que ce sont toujours les mêmes qui publient, les mêmes qui font des séances de dédicace (qui pour la plupart du temps, ne sont que des moments de solitude rompus une ou deux fois par un ami ou un membre de la famille qui va acheter le livre par pitié). Les mêmes aussi qui prennent la parole dans des rencontres en ayant des allures d’érudits alors qu’ils ne sont qu’un ramassis d’orateurs qui fait plus de mal que de bien en nous servant des potins historiques pour égayer leur prose vide de sens.

Il faut aussi retenir que les stands les plus garnis étaient ceux de nos amis barbus. Une donnée qui n’a pas changé malgré les attaques des médias. Même moi, considéré comme créature dont on ne sait comment définir sa religion je me suis laissé entrainer par ma fougue en profitant au passage de l’acquisition du « Masnavi de Djalal Eddine Roumi » dans sa version arabe je vous prie.

Entre cette déception qui me prend chaque fois que j’assiste au salon et l’excitation face à l’attente de la prochaine édition. Je garde les paroles de ce libraire de la maison de culture qui déconseille Choukri, l’image d’un policier qui s’ennuie dans le stand de la sureté nationale où sont disposés quelques livres et parutions des forces de l’ordre, le conseil d’un père ferronnier qui partageait avec son fils ou apprenti ces remarques sur la disposition des stands et matériaux utilisés, les astuces des malins qui vendent clandestinement masques et jouets pour enfants dans les allées, et finalement cet enfant qui a tout compris à la culture dans ce pays. Après avoir trainé son père dans différents stands il posa son butin par terre et s’assis dessus comme si la seule voie pour toucher le savoir était l’anale. Il est 20 h 32, la sirène retentit pour la dernière fois. Vivement la prochaine édition.

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