Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud.

Une contrenquête qui vire au règlement de compte entre un « Arbi* » et un « Roumi** ». Kamel Daoud donne la parole au frère de l’arabe qui a été tué par Meursault dans l’étranger prix Noble 1957 de Camus. Haroun sera notre compagnon de beuverie tout au long des 152 pages édités par les soins d’Actes Sud. La mise en scène est parfaite, un vieil ivrogne (Haroun) qui raconte à un vieux sourd-muet – chose qu’il ne va connaitre que vers la fin du roman — et servi par un serveur kabyle dont le prénom d’emprunt n’est autre que Moussa.

Moussa, est le prénom que choisira Kamel Daoud pour l’arabe tué par Meursault sur une plage d’Alger ensoleillée en 1942. Muni de son style qui frôle la poésie, il nous dessinera les contours d’un personnage oublié par Camus. Nous autres, lecteurs, ferons la connaissance de ce cadavre qui marquait un tournant dans le récit de Camus. Daoud va faire mieux encore. Grâce à son écrit, nous connaitrons enfin la famille de l’arabe, son père « l’Assass*** » omni-absent, sa mère « M’ma » femme mystérieuse et porteuse d’une colère rancunière et Haroun son petit frère.

« Camus créa Meursault, Meursault tua l’arabe et sculpta Haroun. » #LESADIQ

C’est justement ce petit frère qui nous raconte ce qui s’est passé après la mort de Moussa. Lui même qui va nous donner un rapport détaillé de ce que sa M’ma a fait pour apaiser la disparition de son enfant. Les investigations auprès des amis, des voisins et des inconnus qu’ils rencontrent. Il nous racontera aussi sa rencontre avec Meriem, la femme qui lui offrira le livre (l’étranger) qui changera sa vie et qui le mènera dans une nouvelle quête de soi. Meursault, contrenquête est un livre qui nous parle, le lecteur est son interlocuteur, enfin, il serait plus juste de dire que c’est une oreille active et sage qui ne fait qu’écouter.

« Je me demande bien comment tu as pu remonter jusqu’à nous ! tu es là parce que tu crois comme moi autrefois, pouvoir trouver Moussa ou son corps… je te comprends. Toi, tu veux retrouver un cadavre, alors que moi, je cherche à m’en débarrasser. »

Dans ce livre on aura l’occasion de connaitre aussi Kamel Daoud. Plusieurs passages vont nous donner cette impression de parler avec le journaliste-chroniqueur qu’il est. J’ai noté surtout ses ressenties envers la religion. Un passage ironique, sarcastique au sens profondément ancré.

« J’ai toujours cette impression quand j’écoute réciter le Coran. J’ai le sentiment qu’il ne s’agit pas d’un livre, mais d’une dispute entre un ciel et une créature ! La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J’aime aller vers ce Dieu, à pied s’il le faut, mais pas en voyage organisé. » page 56.

Kamel déclinera aussi sa position par rapport à l’amour, mot qu’il défiera d’une manière cynique, mais qui ne manque pas de poésie.

« L’amour est une bête céleste qui me fait peur. Je le vois dévorer les gens deux par deux, les fasciner par l’appât de l’éternité. Les enfermer dans une sorte de cocon puis les aspirer vers le ciel pour en rejeter la carcasse vers le sol comme une épluchure.» page 125.

Avis de lecteur, après avoir lu Yasmina Khadra, entamé Sansal Bouaalam et fini ce Kamel Daoud j’avoue que la littérature algérienne d’expression française m’aspire petit à petit dans son filet. Chose qui n’est pas pour me déplaire. Ce livre, surtout celui-là est le genre de livre qu’il faut lire deux ou trois fois, le lire après l’Étranger de Camus serait une belle expérience.

J’ai particulièrement apprécié l’apport que l’écrivain a injecté aux traits de Haroun, à son enfance, son adolescence et sa jeunesse. Un apport sous forme de flot provoqué par le geste passif d’un pied noir aux comportement effacé. La passivité est alors devenue maîtresse de la colère qui va habiter Haroun jusqu’à ce que lui même ne commet l’irréparable. La victime devient bourreau et assassin au sang froid qui manquera pas de geler notre compassion pour lui.

Meursault, contrenquête est un bel écrit, et je dois dire que ce prix Goncourt de premier roman est bien mérité.

*Un arabe.

**Un étranger venant d’un pays occidental, « roumi » est aussi un qualificatif donné aux européens.

***Le gardien.

Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud aux éditions Actes Sud. Terminé le 21 octobre 15.

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